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26 juin 2017 1 26 /06 /juin /2017 10:12
La danse, collection Marcel Chatillon, Musée d'Aquitaine, Bordeaux (c) Fonds J. de Cauna

La danse, collection Marcel Chatillon, Musée d'Aquitaine, Bordeaux (c) Fonds J. de Cauna

Les Pyrénées-Atlantiques et l'esclavage

Le département des Pyrénées-Atlantiques est particulièrement concerné par la question globale de l'esclavage qu'il ne faudrait pas réduire à ses composantes de la traite négrière et de l'abolitionnisme, pour éviter les dérives lors de la commémoration de la journée nationale des mémoires de l'esclavage, de la traite et de leurs abolitions (même si le décret fondateur de 2006 évoquait uniquement une commémoration de l'abolition, et si, au contraire les entrepreneurs de mémoire militants ne s'attachent qu'à « la » traite). Gascons, Basques et Béarnais représentaient en effet le principal groupe régional de la population blanche et de couleur (leurs enfants « mulâtres ») de l'ancienne colonie antillaise de Saint-Domingue, de loin la plus importante avec plus de quatre-vingt pour cent des échanges dans un cadre économique régi par le système esclavagiste de la grande plantation.

A titre d'exemple, retenons simplement que les manuscrits manquants de l'Histoire d'Haïti du Michelet haïtien, Thomas Madiou, ont été retrouvés il y a peu à Lucq-de-Béarn dans le château familial des descendants de Pascal Elie, négociant libanais de Pau à la Révolution. Un de ses parents historiens, Louis-Emile Elie, autre grand classique, a par ailleurs consacré un chapitre entier aux « origines du peuple haïtien » sous le titre « Les Basques à Saint-Domingue ». De même plusieurs grandes figures historiques locales ont marqué l'histoire de l'île, du grand gouverneur des flibustiers Jean-Baptiste Ducasse, d'une famille salisienne et paloise, à ses successeurs, le marquis de Charritte, Belzunce ou Nolivos (maquette de son « habitation » au Musée d'Aquitaine) qui ont été de grands entraîneurs d'hommes à l'origine d'une importante immigration de « païs ». La capitale elle-même, Port-au-Prince, a été fondée par un Béarnais, Joseph de Lacaze, soutenu par son parent l'intendant bayonnais Laporte-Lalanne, et son premier maire à la Révolution a été le Basque Michel-Joseph Leremboure (de la maison Louis XIV à Saint-Jean de-Luz). Aujourd'hui encore en Haïti, première république noire du monde, une multitude de micro-toponymes attestent dans les campagnes la présence de nos colons locaux : Courjoles, Labarrère, Labadie, Carrère, Dupoey, Darrac, Gaye, Duplaa, Garat, Laborde, Marsan, Navarre... Des présidents haïtiens ont porté les noms de Dartigueave, Salnave..., un ministre Dartigue, des familles notables Gardères, Dupuy, Sansarricq, Castéra... Toussaint Louverture lui-même, le Grand Précurseur, avait sa  Garde béarnaise et ses aides-de-camp « béarnais », Lamerenx, Birette, Méharon, Dubuisson qui accueillit sa famille déportée à Bayonne. La mère du président Boyer est morte à Pau... Les protestants d'Orthez se sont partout signalés dans les îles par leur grand nombre et leur activité.

Les troubles consécutifs à l'insurrection des esclaves de Saint-Domingue (Haïti) provoquèrent l'exil dans les îles voisines de ces colons, et notamment à Cuba, où, sous l'impulsion du sauveterrien Prudent de Casamajor, le courant d'émigration antillaise des Béarnais, initié par de grands chefs fondateurs, soutenu par de puissants réseaux et alimenté par la tradition, persévéra durant toute la première moitié du 19e s dans le secteur caféier pionnier de l'Oriente. D'autres s'illustrèrenet e Jamaïque, Louisiane, Charleston...

Pour ce qui est de la traite, le seul port local ouvert au commerce colonial, Bayonne, se singularise par la très faible proportion de ce trafic (une douzaine d'expéditions recensées sur un siècle) qui en fait un port de dernier ordre dans le domaine. En revanche, quelques noms d'humanistes (Charlesteguy), de défenseurs des droits des hommes de couleur, tels Jean-Baptiste Gérard, ou d'abolitionnistes trop méconnus, tels les frères Garat et surtout le commissaire civil Etienne de Polvérel, syndic des Etats de Navarre, auteur de la première abolition mondiale au Cap-Français en 1793, mériteraient d'être honorés dans un souci de juste mémoire.

Il serait intéressant enfin, dans une perspective d'histoire globale des esclavages, traites et abolitions (pour lesquelles la mise en cause est souvent sélective) de rappeler les anciennes coutumes navarraises (les fors) qui inspirèrent Polvérel dans sa défense de ce qui faisait la spécificité d'un royaume qui ne connut ni esclavage, ni servage mais des droits partagés, dont une propriété commune des terres (les padouans).

Jacques de Cauna, 21 juin 2017 (note transmise sur demande à la Préfecture des P.-A).

Bibliographie de l'auteur sur la question (voir aussi sur ce blog http://jdecauna.over-blog.com/) la page "Publications Antilles / Haïti") :

- Jacques de Cauna, L’Eldorado des Aquitains, Gascons, Basques et Béarnais aux Îles d’Amérique, Biarritz, Atlantica, 1998, 541 p., prix Académie Nationale des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Bordeaux.

- Jacques de Cauna et Cécile Révauger (co-dir.), La société des plantations esclavagistes. Caraïbes francophone, anglophone, hispanophone, regards croisés, Paris, Les Indes savantes, 2013, 182 p.

- Jacques de Cauna, Toussaint Louverture. Le Grand Précurseur, Bordeaux, Ed. Sud-Ouest, 2012, 351 p.

- Jacques de Cauna et Marion Graff, La traite bayonnaise au XVIIIe siècle. Journal de bord, instructions et projets d’armement, Pau, Ed. Cairn, 2009, 180 p.

    - Jacques de Cauna, Fleuriau, La Rochelle et l'esclavage. Trente-cinq ans de mémoire et d'histoire, Paris, Les Indes Savantes, 2017, 345 p.

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