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4 juin 2018 1 04 /06 /juin /2018 17:33
La table-ronde du Club de la Presse le 9 mai 2018 : Karfa Diallo, Jacques de Cauna, Jean Berthelot, Axelle Balguerie, Hubert Bonin.
La table-ronde du Club de la Presse le 9 mai 2018 : Karfa Diallo, Jacques de Cauna, Jean Berthelot, Axelle Balguerie, Hubert Bonin.

La table-ronde du Club de la Presse le 9 mai 2018 : Karfa Diallo, Jacques de Cauna, Jean Berthelot, Axelle Balguerie, Hubert Bonin.

Après le 10 mai… quelques réflexions

Chaque année à Bordeaux, le 10 mai, journée nationale de la mémoire de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions, ramène son habituel contingent d'erreurs, abus et dérives mémorielles. Elles sont généralement au départ à l'initiative de la même entreprise autoproclamée de défense des victimes, abondamment relayée par des médias locaux friands de sensationnalisme et plus ou moins politiquement cajolée par des institutionnels qui s'empressent de subventionner la boutique en deniers publics. On notera au passage que les historiens qui, eux, agissent bénévolement, ne sont pas pris en compte.

Pour une fois cette année, la veille, le 9 mai, un média (l'hebdomadaire Vraiment) avait pensé à inviter des historiens à prendre la parole. C'est ainsi que j'ai pu répondre, en compagnie d'un collègue historien économiste de l'Université de Bordeaux, Hubert Bonin, à une invitation au Club de la Presse pour un débat animé par le journaliste Jean Berthelot de la Glétais, en présence de Mme Axelle Balguerie et de l'habituel défenseur auto-proclamé des victimes, M. Karfa Diallo. Les deux historiens présents ont dû à nouveau rappeler à maintes reprises quelques vérités historiques intangibles, même si elles devaient heurter les présupposés idéologiques, ou plutôt l'unique parti-pris manichéen, militant et polémique habituellement retenu par les militants associatifs et leurs relais médiatiques : Noirs victimes, Blancs coupables. Et, évidemment, sans zone grise : l'absence de tout ce qui pourrait rapprocher les éléments humains (les mulâtres par exemple), mêler, complexifier et nuancer les appréciations, étant un grand classique de ce type de prises de positions. C'est donc sans grande surprise que l'on a pu lire le lendemain dans un très court entrefilet non signé de l'unique quotidien local, que « les questions soulevées, même si intéressantes, ont été obstruées par les différents [sic, pour « différends »] qui opposent les historiens [corporation anonyme !] avec Karfa Diallo [dont la photo occupait le tiers de l'article]. Dommage... ». Il y a de quoi rester pantois.

On nous permettra cependant de faire remarquer que la présence d'historiens a permis toutefois ce soir-là, outre quelques nécessaires recadrages chronologiques, de ne pas laisser s'installer n'importe quelle dérive oratoire à sens unique. Un seul exemple, lorsque le militant de service (j'éviterai de répéter son nom, qui bénéficie déjà trop amplement de la publicité des médias) se lança dans une évocation des « deux bouts de la chaîne » de la traite : les esclaves cruellement exploités aux Amériques et leurs bourreaux enrichis à Bordeaux, il lui fut rappelé par mes soins que s'agissant de « commerce triangulaire » selon l'expression consacrée, il ne fallait pas oublier le troisième – ou plutôt premier, chronologiquement – « bout de la chaîne » en question, à savoir le continent africain. Il ne suffit pas alors de se retrancher mollement comme il tenta de le faire, derrière quelques exploiteurs locaux tyrannisant leurs bons peuples. La connaissance des populations réduites en esclavage aux Antilles, telles qu'elles apparaissent sur les inventaires de plantations sous la rubrique « nation » (grosso-modo « origines ethniques ») lui aurait permis de se demander pourquoi ce sont toujours les mêmes peuples : Haoussas, Bambarras, Nagos, Congos, Ibos…, qui revenaient régulièrement sur les listes d'esclaves de plantations pendant que d'autres en étaient constamment absents : Peuls, Soninkés, Wolofs… Et également sur la différence entretenue, pour ne pas dire le mépris affiché, dans les ateliers coloniaux par les Créoles, nés sur place, vis-à-vis des Bossales, venus d'Afrique, ainsi que sur la hiérarchie des emplois, entre « nègres à talents » et « nègres de jardin », les rapports discriminatoires au travail entre hommes, femmes et enfants créés en partie par le système et subsistant aujourd'hui dans nombre de sociétés post-coloniales… et autres questions d'ordre moral malheureusement trop fréquentes dans les sociétés inégalitaires. Bref, un minimum de connaissance (voir aux pages 94 à 97 par exemple de mon ouvrage Au Temps des Isles à Sucre, ouvrage plus que trentenaire, le chapitre entièrement consacré aux esclaves) eût été, et serait sans doute, utile à une meilleure compréhension et appréciation des situations.

Mais pour cela, il faut d'abord lire…, s'informer aux bonnes sources. Ce qui s'adresse également à certains critiques tard-venus du travail accompli à Bordeaux. Je pense ainsi aux salles du Musée d'Aquitaine qui, après avoir fait l'unanimité, y compris chez les militants associatifs, seraient aujourd'hui – selon une romancière à qui nous ne ferons pas davantage de publicité (elle en a déjà eu suffisamment) – à reconsidérer complètement pour « tartufferie langagière », formule facile dans son simplisme qui se voudrait percutant, mais qui révèle en fait, outre une certaine infatuation, une totale méconnaissance du sujet, en l'occurrence la présence de Noirs et Libres de couleur à Bordeaux dont bon nombre étaient des enfant de colons et la majorité des domestiques ayant accompagné leurs maîtres en provenance des Antilles, et non « déportés » d'Afrique, voire de « bons sujets » envoyés pour études ou formation dans la métropole, compte tenu de la disette coloniale en la matière, quand il ne s'agissait pas tout simplement de familles transatlantiques aux branches multiples, blanches et de couleur. Je renvoie là aussi au même de mes ouvrages où l'on trouvera l'installation à La Rochelle des deux filles de couleur du colon Fleuriau et le parrainage d'enfants blancs de la famille légitime par son domestique noir Hardy (« mon nègre Hardy», comme il l'appelait).

Quand à la « débaptisation » (horrible barbarisme) des noms de rues, rappelons simplement l'insupportable assimilation du maire de Bordeaux, Armand de Saige, défenseur des hommes de couleur, à Hitler faite en présence d'écoliers devant la plaque de rue à son nom dans un circuit mémoriel intitulé « Bordeaux nègre » par le président de « Mémoires et Partages », après la dénonciation des rues Rochambeau (père ou fils?), Gobineau (oncle ou neveu?) sur lesquelles il a bien fallu se rétracter, ainsi d'ailleurs, faute de consistance, que sur les trois quarts des autres noms relevés. Faudra-t-il aussi supprimer ou expliquer le cours de la Martinique ou la rue du Petit-Goâve (on pourra voir à ce sujet le Dictionnaire de Bordeaux paru récemment chez Loubatières) ? Et ne vaudrait-il pas mieux honorer comme il se doit quelques noms qui restent inconnus des coupeurs de têtes militants ? Cela a été fait pour Etienne Morin et j'en avais proposé quelques autres dans mon rapport occulté et piraté au Comité Tillinac, ce qui avait provoqué ma démission la veille de la remise à M. le Maire et une mise à l'écart consécutive lors des cérémonies nationales du 10 mai 2009 délocalisées à Bordeaux et autres manifestations officielles qui ont suivi. Ce qui m'amène à un second point important : celui de la création, neuf ans après, d'une nouvelle commission de réflexion par les mêmes instances municipales, comme s'il fallait tout revoir.

Il me faut préciser ici que, contrairement à ce qui a été dit, je n'ai jamais appartenu à cette nouvelle commission, n'ayant jamais été sollicité (contrairement à M. Diallo qui vient d'en être exclu après avoir été considéré comme « incontournable », ce qui a provoqué de sa part un édifiant déluge d'injures à caractère raciste inacceptable contre le président de la commission, élu municipal). Je me suis logiquement par la suite dispensé de répondre à une demande visant à m'« auditionner » qui m'a parue pour le moins incongrue, la majorité des membres de cette commission m'étant inconnus, et la forme, comme l'intention, me paraissant sur le fond déplacées, pour ne pas dire irrespectueuses du travail accompli antérieurement et de la nécessaire considération des nouveaux-venus aux anciens pour le travail réalisé, notamment au Musée d'Aquitaine.

Je m'en réjouis aujourd'hui car je relève en fin de compte à la lecture du rapport de cette commission des aberrations sur lesquelles je ne saurais accorder ma validation scientifique et que je me réjouis de ne pas avoir à être suspecté de cautionner. Comment des scientifiques prétendument spécialistes du sujet ont-ils pu laisser passer à nouveau cette histoire de mascarons (simples motifs exotiques de convention, les figures princières représentées n'étant manifestement pas celles d'esclaves), ignorer que l'appellation historique de « Saint-Domingue » désigne l'actuelle Haïti seulement et absolument pas la République Dominicaine, confondre le portrait de la mère du président Légitime, née libre après l'indépendance, et l'histoire de sa grand-mère esclave, Modeste Testas, découverte tardivement dix ans après la venue à Bordeaux de la descendante que j'avais pu guider en archives, ajouter Colbert à la liste sous prétexte de « Code Noir » sans savoir de quoi l'on parle exactement, penser à valoriser un buste « officiel » de Toussaint Louverture qui ne représente pas son vrai visage alors qu'une plaque à valeur historique a été apposée à mon initiative sur la maison de son fils rue Fondaudège dès 2003, se réjouir de « deux thèses et d'un certain nombre d'articles » censés « représenter l'actualité de la recherche » (bien maigre bilan !), envisager un partenariat avec Port-au-Prince sans un minimum de recours à la Chaire d'Haïti à Bordeaux, et surtout, imaginer que 496 réponses à un questionnaire discutable (émanant, on s'en doute, des quelques rares personnes intéressées par le sujet) pouvaient représenter l'opinion des Bordelais sur la question ?

Tout cela n'est pas très sérieux et on comprendra que la lassitude commence à se faire sentir après des années d'un travail bénévole qui s'est toujours heurté pour finir à une sorte de défiance systématique – d'ignorance ? – traduite par l'absence de prise en compte institutionnelle du seul projet présenté pour l'unique profit de la connaissance à transmettre aux générations futures : celui d'un grand centre d'accueil, études et documentation sur la colonisation et l'esclavage, que je proposais déjà il y a une quinzaine d'années d'alimenter par le dépôt de l'important fond de travail (archives, ouvrages, notes, publications…) constitué en France et dans la Caraïbe en plus de quarante ans d'exercice de la recherche. Pour ma part, ce projet n'est aujourd'hui plus de saison.

Face à ces errements, six jours plus tard, une salle comble et un public attentif et bien informé m'attendaient à La Rochelle pour la présentation de mon dernier ouvrage Fleuriau, La Rochelle et l'esclavage. Trente-cinq ans de mémoire et d'histoire, qui fait le bilan et témoigne d'un long parcours de quarante ans dans une ville où aujourd'hui l'avance sur les réalisations bordelaises en la matière est toujours sensible depuis l'ouverture en 1982 du Musée de Nouveau-Monde.

Nul n'est prophète en son pays… mais nul n'est tenu non plus d'en être l'esclave – et par bonheur le monde de la recherche transatlantique reste vaste, ouvert, positif et gratifiant de l'autre côté de l'eau, comme j'ai pu le constater à plusieurs reprises ! Et il reste tant à faire...

Jacques de Cauna, docteur d’État de la Sorbonne, Professeur honoraire, ancien directeur du Centre de Recherche Historique de l'Institut Français d'Haïti, chercheur associé Ciresc / Cnrs / Ehess

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