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6 février 2019 3 06 /02 /février /2019 15:56
Lumières sur Cienfuegos - part. 2 Cerneau et Les Vertus ThéologalesLumières sur Cienfuegos - part. 2 Cerneau et Les Vertus Théologales
Lumières sur Cienfuegos - part. 2 Cerneau et Les Vertus Théologales

Cerneau et les Vertus Théologales

La première loge importante de La Havane – que Clouet n'a pu ignorer – a été la loge de l'Ancienne Constitution d'York n° 103, Le Temple des Vertus Théologales, fondée le 17 décembre 1804, avec son chapitre de La Triple Unité reconstitué de Kingston par des Dominguois réfugiés, par un personnage aussi important qu'énigmatique et mal connu (et surtout mal apprécié, pour ne pas dire déprécié) de la Franc-Maçonnerie française d'origine dominguoise : le joaillier Joseph Cerneau, réfugié qui avait tout perdu à la révolution de Saint-Domingue et dont le nom aujourd'hui s'applique encore à un Rite particulier quelque peu marginalisé, le Rite Cerneau1. Il appartint également à un atelier de La Havane appelé Le Temple de la Bienfaisance2. Grand Maître du 25e RE (degré final du Rite Ecossais dit de Perfection d'Etienne Morin, Sublime Prince du Royal Secret) avec Pierre Courroy et Pierre Bauschey selon les registres de la Grande Loge du Missouri, il est le 15 Juillet 1806 à Baracoa où Antoine-Mathieu Dupotet, autre réfugié dominguois devenu Grand-Maître de la Grande Loge de Pennsylvannie, loge-mère de la Grande Loge Provinciale de Saint-Domingue dont Cerneau était Second Surveillant en 1802, le nomme Député Grand Inspecteur du Rite de Perfection pour la partie nord de Cuba. Ces promotions rapides nous étonnent dans la mesure où il n'était encore apparemment que simple membre en 1801 à Port-au-Prince de La Réunion des Cœurs Américains n° 47 de la G.L. de Pennsylvanie, sous la houlette de Germain Hacquet auquel Dupotet succéda. Et plus encore un an plus tôt, en 1800, à Port-au-Prince où il ne figure sur le tableau de La Révérende Loge la Réunion Désirée, loge de hauts grades manifestement écossaise suscitée par la Grande Loge Provinciale, qu'en dernière place sous la mention « apprenti » (mais on sait que plusieurs transfuges durent d'un rite à l'autre accepter de repartir au plus bas pour être régularisés). Alors qu'on le disait déjà en 1789 paraît-il – mais sans référence – « Chevalier de la Sainte Arche Royale » et « Chevalier de la Rose-Croix », titres qui ne correspondent qu'approximativement aux grades de ce qui deviendra plus tard le Rite Ecossais Ancien et Accepté mais ne sont pas toutefois de pure fantaisie puisqu'ils renvoient plus précisément à l'époque, le premier, au 33e degré de l'Ordre des Chevaliers du Temple, Prêtres de la Sainte-Arche Royale, système d'origine irlandaise plutôt qu'écossaise, et le second, au 19e degré du même ordre, Knight Rosae Crucis, qui rappelle aussi ce que sera le Souverain Prince Rose-Croix du REAA au 18e degré. L'un et l'autre référant, de toute manière, à des Maîtres avancés en connaissance et sagesse considérés parfois comme constituant un 4e degré de « Grands Maîtres Ecossais » associés aux systèmes symboliques.

En investissant Cerneau, Dupotet se présente comme :

« Grand Provincial de Saint-Domingue dans le Rit Ancien (depuis 1802)3, Grand Commandeur ou Souverain Président du Très Puissant Grand Conseil des Sublimes Princes du Royal Secret, établi à Port-au-Prince, Île de Saint-Domingue, par patente du 16 Janvier et du 19 Avril, sous le titre distinctif de La Triple Unité ; transférée à Baracoa, Île de Cuba, suite aux événements de la guerre... ».

Dupotet, Vénérable de La Réunion des Cœurs Franco-Américains, forte de 38 membres en 1791, avait reçu sa patente le 15 août 1799 de son prédécesseur, le notaire Germain Hacquet, Député Inspecteur, par lequel on peut remonter la chaîne jusqu'à Henry Andrew Francken, investi par Etienne Morin en 1762 à la Jamaïque, en passant par Saint-Paul, Menessier de Boissy, Lebarbier-Duplessis, Auguste Prévôt et Moses Michaël Hays comme le montre bien le Livre d'Or de Grasse-Tilly qui jette une lumière nouvelle sur ces personnages. La filiation écossaise est très claire.

Il en va de même donc pour le troisième homme, Cerneau, qui figure sur le tableau de la même loge en 1791 et qu'il présente ainsi dans sa patente signée « A Baracoa, Île de Cuba anno 5806, sous le signe du Lion, le 15ème jour du 5ème mois appelé Ab, 7806, de la création 5566, et selon le style vulgaire le 15 de Juillet 1806 » :

« le Très Respectable Grand Élu Chevalier de l’Aigle Noir et Blanc, Joseph Cerneau, Ancien Dignitaire de la Loge n° 47, à l’Orient de Port au Prince, Grand Surveillant de la Loge Provinciale, au même Orient, Vénérable fondateur de la Loge n° 103, selon les Anciennes Constitutions d’York, sous le titre distinctif des Vertus Théologales, à l’Orient de La Havane, Île de Cuba ».

Peu de temps après, en 1807, Cerneau sera expulsé de Cuba sous la qualification de « français et révolutionnaire », précédant de peu les expulsions massives de Français de 1808-1809 et la dispersion de leurs loges. Celles de Santiago, la Réunion et la Concorde, se reconstitueront le 7 octobre 1810 à la Nouvelle-Orléans sous les titres de la Concorde n° 117 et la Persévérance n° 118. La Réunion Désirée, dont Cerneau avait été membre, transportée directement de Port-au-Prince, s'était elle aussi déjà reconstituée à la Nouvelle-Orléans en 1806 avec seulement quinze membres autour de l'avocat Moreau Lislet (elle reviendra bien plus tard en Haïti où on la trouve en 1891 comme Campement de Templiers Kadosh. A la Nouvelle-Orléans, Joseph Cerneau crée en octobre 1807, avec d'autres réfugiés de Cuba, fondateurs du Chapitre Rose-Croix La Triple Bienfaisance, un Grand Conseil de Chefs Suprêmes de la Haute Maçonnerie selon le Rite Ecossais Ancien sous le vocable de Très Puissant Consistoire des Sublimes Princes du Royal Secret. Puis, à New York, le 28 octobre 1808 un Grand Conseil de la Très Sainte Trinité dont Louis Jean Lusson prend la direction le 28 mars 1811 et qui passera en 1812 sous l'autorité du Suprême Conseil de Charleston, ancien Conseil de la Juridiction Sud, nouvellement créé et qui s'intitula ensuite Conseil des Sublimes princes du Royal Secret. Ce Conseil se heurta alors à Cerneau qui avait entre-temps organisé à New York le 27 octobre 1807, avec l'accord du G.O.D.F., le Souverain Grand Consistoire pour les Etats-Unis d'Amérique, ses territoires et Dépendances qui éleva en 1824 le Marquis de La Fayette au 33e et dernier degré, lequel devint ensuite son Grand Représentant auprès du G.O. de France jusqu'à sa mort en 1834, annoncée par le comte de Saint-Laurent (Roume fils, marquis de Santa-Rosa) qui prit sa succession. Ce Suprême Conseil de Cerneau pour les Etats-Unis avait alors des corps subordonnés en Amérique du Sud, au Brésil, au Mexique, en New Jersey, Pensylvannie, Caroline du Sud, Massachussetts, Rhodes Island, Maryland, Cuba, Porto-Rico, etc. Victime de violentes attaques de rivaux, Joseph Cerneau rentra en France en 1827 dans un certain dénuement, porteur d'un certificat de membre d'honneur de la Grande Loge de Cuba qu'il présenta dans trois loges qu'il visita, la dernière en 1846. Son rite, équivalant au REAA, est toujours présent en France et pratiqué par des loges au rite de Memphis-Misraïm, en Haïti et aux Etats-Unis.

Compte tenu de la chronologie de l'arrivée de Laurent de Clouet à La Havane (il aurait quitté la Louisiane lors de sa revente aux Etats-Unis par Bonaparte en 1803) et de sa position maçonnique de 33e reconnue, il est quasiment certain qu'il y a rencontré les Frères de hauts grades de la loge fondée par Cerneau, sinon Cerneau lui-même, et que son action s'inscrit donc bien dans la lignée de l'Ecossisme d'Etienne Morin que le Souverain Grand Commandeur Auguste de Grasse-Tilly, peu après le Dominguois Germain Hacquet, amena de Charleston en France en 1804 sous la forme du Rite Ecossais Ancien et Accepté. Qui étaient ces Frères de La Havane, sans doute Dominguois pour beaucoup à l'image de Mathieu Dupotet ? Clouet a t-il rencontré, ou retrouvé, aux Etats-Unis Cerneau, membre de la RL L'Etoile Polaire n° 5 de Port-au-Prince reconstituée à la Nouvelle-Orléans, ou Grasse-Tilly, fondateur de La Candeur à Charleston, ou son beau-père Jean-Baptiste Delahogue, Vénérable de la Loge La Charité à la Nouvelle-Orléans dès décembre 1802, ou d'autres Frères écossais de L'Etoile Polaire louisianaise constituée d'anciens membres de la Triple Unité ou de La Réunion Désirée dominguoises ? Seuls les tableaux – que nous ne connaissons pas – de cette première loge écossaise de La Havane et de celles de La Nouvelle-Orléans, Charleston et New York où Cerneau réside après 1807, pourraient nous le dire assurément en nous apportant le document probant, même si l'on peut estimer cette filiation fort probable.

1 Voir notre article à son sujet dans Le Monde maçonnique des Lumières (Europe-Amériques & Colonies). Dictionnaire prosopographique, dir. Charles Porset et Cécile Révauger, Paris, Honoré Champion, 2013, 3 vol., tome I, p. 711-712.

2 André Combes, La Franc-Maçonnerie aux Antilles et en Guyane Française de 1789 à 1848, actes du colloque du Bicentenaire de la Révolution aux Antilles-Guyane, Fort-de-France, UAG, 1986, p.

3 Il s'agit ici de la Grande Loge Provinciale de Saint-Domingue, fondée au Fond-des-Nègres en 1776, transportée au Petit-Goâve en 1789, puis réfugiée à New York en 1797 « en attendant des jours meilleurs », avec demande de reconstitution à l'Orient du Port-Républicain (Port-au-Prince) par Dupotet, Député Grand-Maître de la Loge de Pennsylvannie, au moment de l'expédition Leclerc en 1802, restée sans réponse du G.O. de France.

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