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7 février 2019 4 07 /02 /février /2019 09:32
Lumières sur Cienfuegos - part. 3 (suite et fin)Lumières sur Cienfuegos - part. 3 (suite et fin)
Lumières sur Cienfuegos - part. 3 (suite et fin)

Le nom maçonnique d'Obernay

Le nom maçonnique de Louis de Clouet, « d'Obernay », nous interpelle enfin. Il n'est pas fortuit et renvoie à un personnage que Louis de Clouet a de toute évidence connu. On voit en effet ce nom apparaître après l'indépendance haïtienne dans le Royaume du Nord du roi noir Henry Christophe Ier où il est dit que « fut implantée par Obernay une maçonnerie fantaisiste de hauts Grades » pendant que dans la République du Sud, le président Pétion, quarteron de père bordelais « autorisait quatre loges d'obédience française à Port-au-Prince, aux Cayes, Jérémie et Jacmel »1. Un ouvrage paru en 1843 précise que « le Frère d'Obernay, qui prenait le titre de Grand-Maître ad vitam de toutes les loges du Mexique, avait été investi de pleins pouvoirs dès le mois de juillet 1819 par le Grand-Orient de France [et] érigea en 1820 plusieurs ateliers du Rite français à Jacmel, Port-au-Prince et ailleurs ». L'auteur se trompe pour ces deux dernières villes, comme on vient de le voir, mais ajoute à juste titre qu'« en 1822, une loge du Rite Ecossais Ancien et Accepté fut aussi établie aux Cayes par le Très Illustre Frère comte Roume de Saint-Laurent. Elle avait pour titre Les Elèves de la Nature et reconnaissait l'autorité du Suprême Conseil de France »2. Il s'agit en réalité du fils mulâtre du Commissaire de la République, Marissé, dit Jacquin (prénom symbolique), Roume de Saint-Laurent, 33e, (Souverain Grand Inspecteur Général)3, qui se rendit ensuite à New York où il se proclama Souverain Grand Commandeur et créa, avec d'anciens membres du Suprême Conseil établi par Joseph Cerneau, un Suprême Conseil Uni pour l'Hémisphère Occidental avant de revenir en France en 1832 pour devenir en 1835 membre actif du Suprême Conseil de France4, pendant que le G.O.D.F. délivrait des patentes au REAA à des loges haïtiennes, La Vraie Gloire à Saint-Marc et Les Philadelphes à Jacmel, ainsi qu'à divers Ateliers Supérieurs.

Malgré quelques approximations donc, ce que met bien en valeur l'auteur de l'Histoire Pittoresque de la Franc-Maçonnerie c'est « l'état d'anarchie de la société » engendré par cette lutte sourde entre le G.O.D.F. et le Suprême Conseil écossais pour le contrôle des hauts grades à laquelle les Frères haïtiens mirent un terme dès la fin de la scission Nord-Sud en se détachant à la fois de la Grande Loge anglaise et du G.O. français pour créer un Grand-Orient national, dit de 1824, sous la protection du Président de la République, le Frère Jean-Pierre Boyer.

On retrouve le Frère Glock, chevalier d'Obernay, le 22 janvier 1820 en Jamaïque, où la loge La Benignité de Kingston reçoit sa visite. Devant les 38 membres, dont 24 portent des noms français, il se dit « Grand-Inspecteur du G.O.D.F. », ayant implanté des ateliers de haut grades à Saint-Domingue, « venu via Londres pour inspecter la loge et savoir si tout était régulier », en offrant d'accorder des constitutions provisoire pour travailler au rite français. Le Vénérable refuse au motif qu'il attend une réponse du G.O. auquel il l'a déjà demandé5. Le nom d'Obernay apparaît enfin dans les annales de la maçonnerie états-unienne où on le trouve sous la forme de « Joseph de Glock D'Obernay » (ailleurs « L.G. d'Obernay », sans doute originaire de la petite ville alsacienne d'Obernai, bien qu'il paraisse né en 1728 en Allemagne, en Bade-Wurtemberg) pour un Frère qui se présente ainsi lui-même en frappant à la porte de la Grande Loge de New York en 1820, diplôme à l'appui, sous la qualité de « Representative of the M. W. [Most Worshipful] the Grand Master of the United Grand Lodge of England to the Grand Lodge of New Spain [Représentant du Très Respectable Grand Maître de la Grande Loge Unie d'Angleterre auprès de la Grande Loge de Nouvelle-Espagne]. Mais reconnu comme « une personne ayant déjà suscité depuis de nombreuses années la défiance des autorités dans sa pratique du Travail » et son diplôme étant soupçonné d'être une forgerie, l'entrée lui fut refusée et le Grand Consistoire américain, établi à New York par Cerneau après son expulsion de Cuba en 1807, finit par le décréter « maçon clandestin » en prévenant la Fraternité contre ses impositions6.

Les chemins de l'indépendance

Un premier élément majeur paraît donc avoir gouverné les fondations maçonnique et civile entreprises par Louis de Clouet en 1818 et 1819. Les rapports en France, et surtout aux Amériques, entre l'Ecossisme et le G.O.D.F. qui gère à partir de 1805 les quatre ordres du Rite français et les dix-huit premiers grades du Rite écossais, avec un grade de Rose-Croix identiques dans les deux rite, avec en contrepartie jusqu'en 1814 un Concordat qui assure au Suprême Conseil du 33e degré en France la souveraineté sur les rites du 19e au 33e degré. Jusqu'à ce que la défection de certains pour créer un Suprême Conseil des Rites (le Grand Directoire du G.O.D.F.) bouleverse cet équilibre et finisse par créer deux puissances maçonniques rivales en France en accordant au G.O. en violation du concordat des passages au 33e degré. Les Chevaliers Princes Rose-Croix ne peuvent alors que se réfugier dans un Conseil de Chevaliers Kadosh, ou un Consistoire du 32e du Rite écossais. Sous Napoléon, avec Cambacérès – à qui le Souverain Grand Commandeur Auguste de Grasse-Tilly a dû bon gré mal gré céder la place – les dignitaires d'Empire prennent les derniers hauts grades écossais (32e, 33e). De même, en Espagne, le roi Joseph-Napoléon premier (le Pepe Botella des Espagnols), comme son frère cadet l'empereur des Français, est favorable à la maçonnerie pendant son court règne (1808-1814) de « roi d'Espagne et de toutes les Amériques », ayant, qui plus est, dès son arrivée au pouvoir, supprimé la redoutable Inquisition.

Mais ces deux puissances métropolitaines lointaines, la française (devenue pour résumer républicaine avec le G.O.) et l'espagnole (bridée par la religion) ont perdu aux Antilles leur prééminence au profit des solutions locales américaines dont le REAA paraît l'expression la plus achevée, en tout cas la plus prisée, dans l'espace caraïbe élargi aux côtes sud et est américaines sus l'influence intellectuelle des très actifs hauts dignitaires dominguois. Ce deuxième élément, plus local, est proprement « américain ».

Comme dans l'île voisine d'Haïti où, à peu près à la même époque, le Basque Jean-Baptiste Charlestéguy, ancien Gardien du temple de La Réunion Désirée, relève en 1823 les loges locales sous un Rite Haïtien indépendant mêlant Rite d'York et REAA, c'est bien un Grand Consistoire de 32e du REAA (ou Suprême Conseil des Souverains Princes du Royal Secret) inspiré en dernier ressort par Cerneau que met en place Louis de Clouet à La Havane en 1818. Instance que le G.O. de France – très affaibli après la chute de Bonaparte et malgré l'efficace protection du comte Elie Decazes – ne pouvait, s'il l'a fait, que ratifier. Et dont émerge par d'Obernay un G.O. territorial hispano-américain qui revendique juridiction sur toute la Nouvelle-Espagne, le Mexique, les Florides et autres provinces du Nord, l'Amérique Centrale et les Îles, Porto-Rico, Santo-Domingo, Cuba... Peu après l'île comptera une soixantaine de loges, dont six à Cienfuegos.

C'est par l'étude approfondie de leurs archives que l'on pourra peut-être mieux éclaircir l'importance de l'action de Louis de Clouet dans ce domaine et ses intentions. Les historiens cubains de Cienfuegos ont commencé à s'y attacher depuis quelques années7. Un dernier point resterait à éclaircir pour ce qui est de la fondation civile de la ville, celui du rituel mis en place par Louis de Clouet dont on ne peut que remarquer que certains aspects rappellent étrangement les rites anciens que nous venons d'évoquer.

 

1 Jacques de Cauna, Quelques aperçus sur l'histoire de la Franc-Maçonnerie en Haïti, communication présentée au G.O.D.F., Revue de la Société Haïtienne d'Histoire et de Géographie, Port-au-Prince, n° 189-190, sept. 1996, p. 20-34, p. 30, et Autour de la thèse du complot. Franc-maçonnerie, révolution et contre-révolution à Saint-Domingue (1789-1791), dans Cécile Révauger (dir.), Franc-maçonnerie et politique au siècle des Lumières : Europe-Amériques, Université Bordeaux 3, Lumières n° 7, 2006, p. 293-314.

2 François-Timoléon-Bègue Clavel, Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie et des sociétés secrètes anciennes et modernes, Paris, Pagnerre, 1844 (3e édition), p. 18.

3 J. de Cauna, op.cit., p. 28.

4 Gaétan Mentor, Les Fils Noirs de la Veuve, Histoire de la Franc-Maçonnerie en Haïti, Port-au-Prince, Fokal, 2003, p. 22.

5 Elisabeth Escalle, Mariel Gouyon-Guillaume, Francs-Maçons des Loges françaises « aux Amériques », 1770-1850, contribution à l'étude la société créole, préface Emmanuel Leroy Ladurie et Florence de Lussy, chez les auteurs, Paris, 1993.

6 Early history and transactions of the Grand Lodge of free and accepted Masons of the State of New York, 1781-1815, New York, Masonic and Miscellaneous Publishers, p. 201-202, 208.

7 Edouardo Torres Cuevas, Historia de la masoneria cubana, La Habana, Imagen Contemporanea, 1990, réédit. 2005 ; Samuel Sanchez Galves, Héritages perpétuels de la maçonnerie à Cienfuegos 1878-1902 et La Logia masonica cienfueguerra Fernandina de Jagua (1878-1902). Un estudio de caso, REHMLAC, vol. 2, n° &, Mayo-Noviembre 2010, p. 85-92.

 

 
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