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1 mars 2020 7 01 /03 /mars /2020 16:42
Historia n° 878 Février 2020

Historia n° 878 Février 2020

Dire ou ne pas dire : il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Bordeaux

En ce début d’année 2020, Historia, revue française grand public de référence, cite ma biographie de Toussaint en compagnie de celles écrites par Aimé Césaire et Pierre Puchon, comme les trois qui font autorité dans la production francophone. Dans le même temps, je reçois des sollicitations du Royaume-Uni, pour l’iconographie d’un ouvrage sur Toussaint Louverture préparé par le Dr Sudhir Hazareesingh, grand historien d'origine mauricienne de l'Université d'Oxford et de l'Académie Bitannique. Puis d'autres, du Canada, par l’intermédiaire du professeur Pierre Boulle, de l’Université Mac Gill, éminent spécialiste des Libres de couleur, pour l’aide aux recherches d’une universitaire américaine sur la famille aquitaine de Julien Raimond dont je viens précisément de rappeler les positions sur l’esclavage dans ce blog, après celles de Laffon de Ladébat. C’est aussi au Canada que ma communication ancienne aux Archives de France sur les Libres de couleur à Bordeaux vient d’être publiée dans une nouvelle revue d’histoire d’Haïti. Un autre collègue, des Etats-Unis cette fois, le professeur Paul Cheney, de l’Université de Chicago, m’envoie son récent et excellent ouvrage sur l’habitation La Ferronnays dans la plaine du Cul-de-Sac et m’annonce sa prochaine venue pour une rencontre à Bordeaux et quelques recherches en archives sur le fonds Gabriel Debien.

Parallèlement, se poursuivent, bien sûr, les recherches, communications à des colloques internationaux, interviewes (au Festival international du film d’histoire de Pessac) et publications sur les Aquitains à Cuba, sans oublier, naturellement, les questions haïtiennes qui restent le fond habituel de mes travaux et pour lesquelles je suis régulièrement sollicité de toutes parts au titre de la chaire d’Haïti à Bordeaux que j’anime… On pourrait dire, en quelques mots, que les sollicitations internationales ne manquent pas, ce qui est plutôt bon signe, et en tout cas, au minimum, très satisfaisant, alors que paradoxalement, se confirme à l’évidence une tendance locale lourde à vouloir m’ignorer – en apparence tout au moins car les récupérations ne manquent pas – lorsqu’il s’agit d’aborder publiquement les sujets de notre mémoire historique transatlantique dans le petit monde politico-médiatique et institutionnel bordelais qui les découvre soudain après les avoir si longtemps ignorées.

Nul n’est prophète en son pays, dit le proverbe. Certes…, mais il arrive un moment où on ne peut plus se taire et accepter ce petit jeu qui finit tout simplement par fausser la donne en matière de connaissance au préjudice de toute une population. Ce qui ne peut nous laisser indifférent lorsqu’il s’agit de nos racines et même – et peut-être surtout – si l’arbre de vie a largement poussé ailleurs. Comme je l’ai fait pour La Rochelle dans un récent ouvrage1, il faudra sans doute que je relate un jour comment ces questions historiques sont traitées chez nous – ou plutôt maltraitées – comme je peux le ressentir à la faveur d’une longue expérience de plus de quarante ans, dont une bonne partie (un quart de siècle) en fonctions de responsabilités sur le « terrain » caraïbe, et notamment en Haïti. Dans un tel contexte de déni, la question de la légitimité du témoignage de l’auteur-acteur des événements n’est pas sans intérêt et ne peut s’éluder derrière un facile recours au « moi haïssable » pascalien.

En attendant, voici un petit rappel des évolutions les plus récentes. Au début du mois de juillet 2005, en pleine effervescence de l’irruption médiatique de la question, Hugues Martin, nouveau maire de Bordeaux en remplacement d’Alain Juppé, judiciairement empêché, m’appelle à mon domicile de la rue Fondaudège pour me demander d’accepter d’être membre, en tant qu’historien professionnel, et de surcroît bordelais de naissance – précise-t-il, du Comité bordelais de réflexion et de propositions sur la traite des Noirs et l’esclavage qu’il entend mettre en place sous la présidence du journaliste, éditeur, écrivain et homme politique corrézien, Denis Tillinac, ancien conseiller pour l’Afrique de Jacques Chirac. J’étais alors moi-même conseiller au comité scientifique des Archives nationales pour la rédaction du Guide des sources de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions, commande de réponse officielle, sous la direction de Mme Martine de Boisdeffre, directrice générale des Archives de France. Et, pour le même type de réaction officielle dans le secteur de la recherche, membre du Conseil scientifique du réseau thématique prioritaire (RTP Esclavages) créé au sein du Centre national de la recherche scientifique et qui deviendra peu après le Centre international de recherche sur les esclavages à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

Le comité bordelais est inauguré officiellement lors d’un déjeuner à l’Hôtel de Ville le 18 juillet 2005. Présenté comme composé d’« experts » et de « personnalités », il ne comprend en fait, outre deux représentants des relations internationales de la Mairie, que quatre membres qualifiés experts : la directrice des Archives municipales, un politologue africaniste rapidement démissionnaire, et deux historiens universitaires – dont un seul spécialiste de l’esclavage, moi-même en l’occurrence – auxquels se trouvent associés, en qualité de personnalités issues de la société civile, une dizaine de responsables associatifs, religieux, économique et politiques dont il est apparu très vite que c’était eux qui faisaient le cœur des préoccupations politiques, au point même qu’on crut bon d’y rajouter le sempiternel opposant auto-proclamé représentant des victimes qui piaffait à la porte en se posant en victime de discrimination.

Je ne reviendrai pas sur le travail que j’ai pu fournir à cette occasion pendant cinq ans et la manière déloyale dont il a été exploité (pour son propre compte) et dénaturé par un collègue sous prétexte d’échanges (à sens unique). Ni sur le pré-rapport que j’avais établi, complètement occulté en fin de course mais dont on pourra trouver la publication intégrale dans mon dernier ouvrage précité sur Fleuriau et la mémoire rochelaise de l’esclavage ainsi que sur ce blog. Ni sur ma démission, la veille de la remise de ce rapport en 2006, qui fut la conséquence de ce traitement anormal, ni sur la mise à l’écart qui s’en suivit, notamment lorsque je fus refoulé du cortège officiel et de la présentation télévisée lors de la visite d’inauguration de mai 2009 en présence de trois ministres, pour laquelle on avait mobilisé et déplacé quelques collègues parisiens parmi les plus médiatisés.

Je préfère me souvenir des éléments positifs, mais n’insisterai pas non plus sur ces aspects marqués d’abord par l’antériorité de mon rôle d’information auprès de la Mairie, la publication très appréciée d’un ouvrage pionnier sur la présence aquitaine aux îles d’Amérique, fruit de longues années de recherches pour la préparation d’un doctorat d’État en Sorbonne2, ma première intervention auprès de M. Juppé pour lui recommander le Musée d’Aquitaine comme lieu de mémoire et d’histoire approprié pour la ville et la région, à l’instar de l’action que j’avais pu mener à La Rochelle auprès de M. Michel Crépeau. Ni sur ma proposition acceptée d’apposition d’une plaque sur la maison du fils de Toussaint Louverture au 44 rue Fondaudège par M. le Maire en présence de l’ambassadeur d’Haïti. Ni sur la qualité d’accueil et de collaboration rencontrée auprès de la direction du Musée d’Aquitaine pour le traitement des objets, textes et documents bien avant la rédaction à trois mains du catalogue de l’exposition permanente...3 J'ai en particulier, été très sensible au fait que soit choisi pour nom de l'une des quatre nouvelles salles, celle consacrée à la vie quotidienne des esclaves sur les plantations antillaises, le titre de mon ouvrage L'Eldorado des Aquitains. On pourra trouver d'autres détails dans les ouvrages précités. 

Une dizaine d'années plus tard, je ne peux que constater malheureusement, et il me faut bien le dire, que les dérives remarquées rapidement dans les premiers temps se poursuivent et s'aggravent. Comment est-il possible que l'on remette tout ce travail en cause en créant une nouvelle Commission de réflexion à laquelle je ne suis même pas invité à participer ? Et surtout, que l'on consacre la journée de la mémoire de l'esclavage du 10 mai à Toussaint Louverture sans même m'inviter à y présenter mon dernier ouvrage consacré au personnage (le troisième, publié chez un éditeur local) et qui fait aujourd'hui référence1 et qu'on préfère faire venir à grands frais un collègue de Paris pour parler de tout autre chose, l'image du Noir dans l'art en l'occurrence ?

Il y a bien quelques chose qui ne tourne pas rond dans les petits cénacles bordelais de la bien-pensance politico-médiatique.

1 Jacques de Cauna, Fleuriau, La Rochelle et l’esclavage. Trente-cinq ans de mémoire et d’histoire, Les Indes Savantes, 2015. Voir aussi : Au temps des isles à sucre, Ed. Karthala, 1987.

2 J. de Cauna, L’Eldorado des Aquitains. Gascons, Basques et Béarnais aux îles d’Amérique, Biarritz, Atlantica, 1998.

3 F. Hubert, Ch. Block et J. de Cauna, Bordeaux au XVIIe siècle, le commerce atlantique et l’esclavage / Bordeaux in the 18th century. Trans-atlantic trading and slavery, Bordeaux, Le Festin, 2009.

4 J. de Cauna, Toussaint Louverture, le Grand Précurseur, Bordeaux, Ed. Sud-Ouest, 2012.

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