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10 mai 2020 7 10 /05 /mai /2020 15:30
François-Xavier Fournier de Pescay
François-Xavier Fournier de Pescay

François-Xavier Fournier de Pescay

Dans un ouvrage au titre racoleur, Bordeaux port négrier, on lit textuellement en exergue d’un chapitre intitulé « Les Noirs en Guyenne » (p. 287) : « J’appartiens à François Pescaÿ, bourgeois. Sur le torse de Claude François, esclave à Blaye, 1741 »1. Information sensationnaliste qui accroche immédiatement l’œil du lecteur, lequel ne peut a priori que s’insurger devant l’odieuse manifestation de cette toute-puissance impudique du maître bourgeois dans sa revendication de propriété sur un homme, au point d’avoir pris la peine de lui infliger cette longue inscription au fer brûlant sur la peau de la poitrine, qui fait que la victime elle-même se déclare propriété d’un autre homme.

Sans compter qu’on ne peut accepter ainsi la présence d’esclaves (le mot est là, en toutes lettres sous la plume de l’auteur) en Guyenne, « qualité » qui serait le lot commun de tous ces Noirs dont il va être question dans ce chapitre XI. Quelle horreur, quelle cruauté, insupportables ! En tirant sur la corde sensible, vieille ficelle théâtrale, l’auteur répond déjà pour nous à la question qui va faire l’objet d’un sous-chapitre suivant : « Quels maîtres pour quels esclaves ? », réponse explicitée tout de même pour les mal-comprenants une page et demie plus loin dans le titre du sous-chapitre suivant : « Une couleur au service d’une autre ». Et pour ceux qui conserveraient encore quelques illusions vient trois pages plus loin (p. 299) sous le titre « Les Noirs parmi les Blancs. Une cohabitation sans conséquence » (comprendre sans espoir d’intégration), la reprise détaillée et explicitée de l’information initiale :

« Le 27 mars 1750 [fausse date], paroisse Saint-Sauveur de Blaye, François Pescaÿ [orthographe fantaisiste avec ce tréma] et son épouse Marie-Thérèse Viaud [nom faux], firent baptiser Claude François, un jeune nègre de dix ou onze ans, sur la poitrine duquel était marqué : J’appartiens à François Pescaÿ, bgs [invention pure et simple] ».

L’horreur redouble : c’est à un enfant, un tout jeune enfant même sans aucun doute (mais quel âge pouvait-il bien avoir lorsqu’on l’a ainsi cruellement estampé avant ses dix ans, s’inquiète le bénévolent lecteur ?) que l’on a fait subir ce cruel et douloureux outrage. Mais vouloir le baptiser, n’était-ce pas au départ un geste bienfaisant une marque d’attention bienveillante, d’attachement affectif ? Non, pas du tout, nous répond-on, car il faut bien comprendre, comme cela est bien dit « que les maîtres pouvaient être les propres parrains et marraines de leurs esclaves [ce qui s’avèrera faux, cet enfant aura de vrais parrain et marraine] sans que cela améliorât le statut de ces derniers [affirmation gratuite non étayée par la suite]. Le certificat de baptême n’était pas un passeport pour la liberté ».

On se demande tout de même, à la réflexion, comment une inscription d’une telle longueur aurait pu tenir sur la poitrine d’un tout jeune enfant, voire combien de fers il aurait fallu utiliser pour l’estampage, et à combien de reprises, pour parvenir à ce si complet et remarquable résultat… Et l’on commence en toute logique à se poser quelques questions : mais comment se fait-il que le mot « bourgeois » de la première version soit devenu dans la seconde « bgs », qui s’apparente davantage à une note prise à la volée ? Et que la date, qui était 1741 dans la première citation soit devenue 1750 dans la seconde [vérification faite, aucune de ces deux dates n’est la bonne, 1740] ?

Mais au fait, ne pourrait-on avoir la référence archivistique précise de cette exceptionnelle découverte, comme il est d’usage dans les travaux d’histoire ? La note infra-paginale 21 nous renvoie en fin de chapitre à la page 309 (mauvaise pratique anglo-saxonne, à notre sens, la note immédiate de bas de page étant plus rapidement explicite) à la note « Arch. Munic. de Blaye, paroisse Saint-Sauveur, via N. Le Touze ». Faudrait-il comprendre que l’auteur ne s’est pas déplacé à la Mairie de Blaye ou en dépôt d’archives publiques pour voir l’acte et aurait reçu l’information (de seconde main donc) d’une tierce personne, généalogiste amateur ou autre, de ses amis ?

On aura compris que le seul objectif de cette mise en exergue d’un fait non prouvé était, en créant une innocente et pitoyable victime, de culpabiliser les Bordelais à travers l’exemple d’un des leurs aïeux vivant deux siècles plus tôt. Emporté par la fougue imaginative mauvaise conseillère du militant anti-esclavagiste dont il voudrait donner l’image pour être dans l’air du temps, l’auteur n’hésite pas une seconde à ployer à sa guise la moindre bribe d’information apparente dans le sens que lui inspire ce qu’il veut démontrer en inventant tout bonnement le contenu d’un acte qu’il n’a même pas cherché à voir. Mieux, il s’identifie lui-même à l’intéressante « victime » en inventant l’emploi du « je » dans l’inscription pour forcer la dose. C’est, bien entendu, une méthode tout à fait anti-scientifique, inacceptable en histoire. Plus qu’une simple erreur de débutant, on est là face à de l’élucubration sans fondement ni contrôle, qui, en s’appuyant sur un montage intentionnellement falsifié, aboutit à un mensonge délibéré suffisant à lui seul pour discréditer l’auteur et son ouvrage, qui n’en est pas avare par ailleurs.

C’est bien dommage, car une autre approche eût peut-être permis de se poser d’autres questions, dont la première doit être la raison de la venue (nous employons sciemment ce terme neutre, même si certains ont cru pouvoir parler en une autre occasion de « déportation ») en France de ce très jeune garçon – trop jeune pour en faire un domestique, comme on en voit couramment sur les registres accompagnant leur maître en France « pour le servir ». Son nom de Claude François, un double prénom en fait, pratique courante, ne pourrait-il pas être un indice à considérer (autre que le caractère attractif d’un rappel de chanteur célèbre) ? François est le prénom lignager d’au moins deux générations de Pescay à la suite du premier cadet porteur de ce prénom. Peut-on exclure a priori – faute de connaître la destinée à Blaye de ce jeune garçon et ce qui s’est passé auparavant dans l’île – qu’il puisse être le fils illégitime du colon Pescay et de sa ménagère dominguoise (à l'image du cas bien connu de Fleuriau)1 avant qu’il ne rentre en France pour se marier à l’âge de 27 ans ? N’aurait-il pas pu alors le racheter au maître qui l’avait frappé de sa marque JBD, car voilà ce que porte exactement comme inscription sur sa poitrine le jeune garçon ? Et sur ce dernier point, nous ne sommes plus dans le domaine de l’hypothèse puisque c’est exactement cette marque JBD qui est rapportée dans l’acte que l’auteur de Bordeaux port négrier n’a jamais vu, faute de vérification à la source. En voici la transcription exacte, autant que le mauvais état du document le permette :

« [en Marge] Bapt[ême] Claude François nègre »

« L’an mil sept cent quarante et le vingt septième mars je soussigné ay baptisé sous la permission obtenue de monseigneur l’archevêque un nègre agé d’environ dix à onze ans marqué sur la poitrine JBD appartenant à François Pescay bourgeois On lui a donné les noms de Claude François ; parrain Sr Claude Billaud employé au bureau des fermes ; marraine Françoise Breaud… [mère de François Pescay, le reste, deux lignes, taché, illisible] Signé G Carrion la Cambre, C Macri, Jean Larquey, D… Pescay, Constant ».

On notera au passage que ce « nègre », comme le qualifie le curé, a bénéficié d’une autorisation spéciale qu’il a fallu demander à l’archevêque, que son maître lui a donné pour parrain un honorable employé de l’administration locale, et pour marraine sa propre mère, et que l’abondance de signataires en fin d’acte témoigne bien d’une vraie cérémonie et non d’une régularisation à la sauvette.

Mais soit, oublions un instant cette collection d’erreurs, lacunes, oublis, interprétations abusives… Une question de fond se pose. Que faut-il penser en réalité de ce François Pescay – et de sa famille – sur lequel l’auteur ne s’apesantit guère puisqu’il ne l’évoque plus nulle par ailleurs après être entré longuement dans la minutieuse description imaginaire de l’inscription ? Outre les documents d’archives, un minimum de recherches bibliographiques aurait permis à l’auteur de retrouver François Pescay, et son fils du même prénom, en position un peu plus avantageuse à Saint-Domingue que celle qu’il lui a conférée d’office à Blaye, Vénérable à vie de la loge La Vérité du Cap, auteur d’une importante polémique soulevée par une « mésalliance » familiale, c’est-à-dire un mariage avec une femme de couleur, et même, en poussant un peu plus loin, grand-père du premier médecin de couleur de renommée mondiale de l’histoire, décédé à Pau après avoir consacré par idéalisme une partie de sa vie aux premières années de l’indépendance de la jeune République d’Haïti, lui-même fils d’un colon anti-esclavagiste.

Etait-il bien nécessaire, pour finir de « jeter aux chiens » aussi légèrement le nom d’une famille éminemment respectable ?

Pour plus d’informations sur le père, le fils et le petit-fils, on pourra en retrouver l’évocation par l’auteur de ces lignes dans L’Eldorado des Aquitains et dans la notice qui est consacrée au nom de Pescay dans le dictionnaire prosopographique Le monde maçonnique des Lumières.

1 Eric Saugera, Bordeaux port négrier, XVIIe -XIXe siècles, Biarritz, Ed. J&D & Paris, Ed. Karthala.

2 Jacques de Cauna, Fleuriau, La Rochelle et l’esclavage. Trente-cinq ans de mémoire et d’histoire, Les Indes Savantes, 2017.

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commentaires

B
10 Mai, Journée de la Mémoire de l'esclavage : Pescay, un nom à réhabiliter: cet article est remarquable. En lisant cela on est submerger par un double sentiment : d'une part on se sent tout petit devant M de Cauna, d'autre part on a envie de faire de l'Histoire!
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J
Merci, cher Monsieur, pour vos commentaires élogieux et l'intérêt que vous portez à mes travaux. Ces articles sot quelques éléments d'un ouvrage actuellement en préparation sur les vrais amis des Noirs dans l'histoire antillaise.

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