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8 mai 2020 5 08 /05 /mai /2020 17:22
Tableau de la RL La Réunion Désirée, extrait

Tableau de la RL La Réunion Désirée, extrait

Pour mieux saisir l'importance des hauts grades dans la maçonnerie dominguoise, il est n’est pas sans intérêt de revenir sur un tableau de loge postérieur à la Révolution mais antérieur à l’indépendance qui a été exhumé récemment par la Société Haïtienne d’Histoire et de Géographie, héritière spirituelle du Cercle des Philadelphes du Cap, et qui par sa composition à l’époque de Toussaint Louverture ouvre des horizons nouveaux1.

Cette loge post-révolutionnaire (1800), régulièrement constituée auprès du G.˙. O.˙. de France sous le vocable expressif de La Réunion Désirée, a toutes les apparences en réalité d'une loge écossaise (de Rite Ecossais) comprenant un très grand nombre de dignitaires importants des hauts grades. Notamment, première surprise en termes maçonniques, plus d’une quinzaine, parmi lesquels le Vénérable Collignon, de Souverains Princes Rose-Croix, du 18e degré et dernier grade des Chapitres, que rien ne permet de différencier, dans leur signature de R.˙.+.˙., des Réau-Croix, de la Classe secrète – suprême – des membres des tribunaux souverains juges de l’Ordre des Chevaliers Elus Coëns de Martinès de Pasqually. On trouve aussi trois Princes de Jérusalem (P.˙. d.˙. J.˙., 16e degré du rite dit de Perfection d'Etienne Morin et, plus tard, en 1801, du REAA), et quatre Maîtres Ecossais (M.˙. E.˙., premier grade des loges de St-André du RER, Rite Ecossais Rectifié, de Jean-Baptiste Willermoz, qu’on ne peut suivre sans connaître l’enseignement de Pasqually), dont un M.˙. E.˙. T.˙. G.˙., « Maître Ecossais de Tous les Grades », le fameux Huet de La Chelle.

Autre point d’importance, profane cette fois : parmi les officiers honoraires et affiliés libres, dont la plupart ont signé au bas du tableau, figurent les noms de bon nombre de futurs cadres de l’état haïtien à venir qui sont des mulâtres. Ils représentent plus de la moitié des membres et sont pour la plupart inscrits dans la première colonne, celle des principaux dignitaires. Des noms connus apparaissent, parmi lesquels plusieurs aquitains : maîtres maçons Louis-Joseph Ferrand (chef d'escadron, 2nd Maître des cérémonies), Pierre Lanusse (entrepreneur de bâtiments, Adjoint à l'architecte), et les confrères simples membres, Jean-Pierre Cazeaux (juge de paix), Jean-Baptiste Lesca (négociant), Joseph Delisle (habitant), dont certains, tels Joseph-Balthazar Inginac (négociant, homme de couleur) ou André-Dominique Sabourin (habitant blanc créole de l'Arcahaye, qui s'était fait passer pour mulâtre selon un rapport d'espion qui l'accuse d'avoir fait « beaucoup de mal » aux blancs, et qui deviendra le grand juge de la république d'Haïti, second personnage de l'Etat) fourniront les premiers cadres du futur état haïtien, et sans oublier, naturellement, Jean-Baptiste Charlestéguy, « négociant », « Maître maçon » et « Garde du temple » à l'époque, et plus tard, après l’indépendance, refondateur de la maçonnerie haïtienne de hauts grades au Rite Ecossais Ancien et Accepté.

Parmi les Apprentis (quatre seulement), figure de manière surprenante, en toute fin de liste – juste avant un homme de couleur ou noir libre, Cupidon, « marchand », qui est Frère Servant – le fameux Joseph Cerneau, qualifié d'orfèvre, qui fonda plus tard en exil aux Etats-Unis son propre rite de hauts-grades et, surtout, le premier chapitre de hauts grades cubains à La Havane, le Temple des Vertus Théologales, ancêtre de toute la maçonnerie cubaine au R.E.A.A.

Le plus surprenant – et édifiant pour l’histoire de l’indépendance haïtienne – est sans nul doute la présence de deux militaires noirs de très hauts grades très proches du Gouverneur Général de la colonie, le Grand Précurseur Toussaint Louverture qui avait atteint à l’époque l’apogée de sa puissance : son neveu et héritier présomptif Charles Bélair, général de brigade « commandant à l'Arcahaye », et son propre frère, le général Paul Louverture, « commandant de l'arrondissement », qui figure deux rangs plus haut, avant-dernier des Maîtres. Il est clair que ces deux personnages n’auraient jamais pu se trouver sur ce tableau sans l’approbation de Toussaint dont plusieurs indices par ailleurs nous ont ont amené à déduire qu’il avait été lui-même initié, et sans aucun doute dans ces hauts grades2.

Le titre distinctif de la loge se justifie par la présence d’hommes de couleur, ou réputés tels, qui ont des grades importants et joueront les premiers rôles dans la future république, Inginac et Sabourin notamment (lequel était en réalité un blanc). Sans oublier le négociant basque Jean-Baptiste Charlesteguy qui, revenu en Haïti après l’indépendance, sera le refondateur avec le comte de Grase-Tilly du Rite Haïtien indépendant encore en usage aujourd’hui (composé de Rite d’York et REAA). Il figure sur le tableau dans les fonctions de Garde du Temple comme simple Maître alors que son adjoint, le négociant gascon Dupouy jeune est Prince de Jérusalem. Dans cette période de prolifération des rites et obédiences, il n'est pas impossible que ces disparités parfois surprenantes dans les grades soient liées à des arrivées récentes dans la loge de membres qui sont d'abord reçus au-dessous de leur grade d'origine ailleurs.

Ce doit être le cas d’un autre Aquitain devenu comme beaucoup caféier dans son exil de Saint-Domigue à Cuba avec une étonnante réussite, Joseph Delisle, qualifié d’« habitant » (propriétaire d’une habitation, plantation), qui achètera plus tard à son retour en Armagnac le beau château gascon de Caumale à Escalans (Landes). Il est le second des six Compagnons de la liste, juste après le premier, et il n'est pas sans intérêt de préciser les liens que l'on peut tisser entre lui et quelques Elus Coëns majeurs très proches de Martinès de Pasqually, et le Maître lui-même, ne serait-ce que pour mieux comprendre la remarquable particularité de cette Loge dans sa composition telle que nous venons de la souligner. Au point que l'on pourrait se demander si elle n'est pas tout simplement, vingt-six ans après le décès du Maître à Port-au-Prince, l'héritière de l'un de ses derniers temples fondés dans l'île. Même s’il existe encore aujourd'hui dans la capitale haïtienne une Loge Martinès de Pasqually de la Rose-Croix contemporaine (AMORC).

Il s'agit bien de Joseph-Bernard Delisle, alors âgé de 33 ans, le futur planteur de café cubain, alias Don José Delisle, propriétaire par achat du château de Caumale, à Escalans près de Gabarret dans les Landes, et non de son père, porteur du même prénom, décédé à soixante ans en août 1796 au Mirebalais, qui avait été d'abord habitant de Saint-Marc avant de s'installer comme négociant au Mirebalais où il avait épousé le 20 avril 1766 Catherine-Françoise Bernière, une compatriote gasconne, fille de Victor Bernière et de Louise de Gas. Joseph de Lisle père, alias de Lisle, né à Labastide d'Armagnac (plutôt qu'à Mont-de-Marsan comme dit dans son acte de décès), avait été auparavant lui aussi franc-maçon, membre très assidu de La Parfaite Union de Port-au-Prince, sans doute souche de La Réunion Désirée, dont le Vénérable était à l'époque l'abbé Sextius-Alexandre Fournier de Collas de Pradines, curé du Port-au-Prince. C’est aussi au Mirebalais que vit le Frère Elu Coën Pierre Gimbal, natif de la paroisse Saint-Michel à Bordeaux, autre membre de La Parfaite Union, à qui Martinès de Pasqually confie son courrier au moment où il apprend qu'il part pour Bordeaux.

Et chose remarquable entre toutes, c’est chez Joseph Delisle, à ses bons soins, au Mirebalais, quartier rural montagneux proche de Port-au-Prince, que Lacaze de Sarta, autre éminent Elu Coën, faisait envoyer son courrier à son arrivée à Saint-Domingue en 17723, ce qui nous laisse à penser qu’il y était hébergé, chez un homme de confiance qui ne pouvait être lui aussi qu’un disciple de Martinès de Pasqually. Il faut enfin se souvenir que le Maître avait déploré dans un courrier l’état dans lequel il trouvait les loges (c’est-à-dire des temples de son Ordre) en arrivant Saint-Domingue : « la plupart des loges sont tombées », disait-il, et dans celles de Port-au-Prince notamment, il ne reste plus que « quelques sujets que les statuts généraux et secrets excluent à perpétuité de la Chose, étant surtout marqués de la lettre B de naissance, entre autres, les bâtards et les sang-mêlés »4. Ce qui tendrait à prouver que, malgré le préjugé auquel il paraît ici adhérer en partie, des Libres de couleur avaient pu être admis dans les temples de L’ordre des Chevalier Elus Coëns de l’Univers, même si ce n'est qu'à des grades qui n’atteignaient pas le sommet.

 

1 Jacques de Cauna, L’Eldorado des Aquitains. Gascons, Basques et Béarnais aux Îles d’Amérique, 17e-18e s., Biarritz, Atlantica, 1998.

2 Jacques de Cauna, Toussaint Louverture. Le Grand Précurseur, Bordeaux, Ed. Sud-Ouest, 2012.

3 André Kervella, Las Casas, La Caze : troubles d’identité, Bulletin de la Société Martinès de Pasqually, n° 21, 2011, p. 10-30, p. 22.

4 Lettre à Willermoz du 24 avril 1774.

 

 

 

 

 

 
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