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19 décembre 2021 7 19 /12 /décembre /2021 18:27

Vestiges du moulin à piler de la caféterie Moneyron. © Jacques de Cauna, fonds iconographique Haïti, 1980

Vestiges du moulin à piler de la caféterie Moneyron. © Jacques de Cauna, fonds iconographique Haïti, 1980

Activités américaines récentes de la chaire d’Haïti à Bordeaux

Le Mardi 7 décembre, la chaire d’Haïti à Bordeaux a reçu notre collègue américain, le professeur Paul Cheney, de l’Université de Chicago dont il a dirigé naguère l’annexe parisienne. Paul est l’auteur de Cul de Sac. Patrimony, capitalism, and slavery in French Saint-Domingue, remarquable étude monographique qu’il nous avait dédicacée à parution, de l’habitation (plantation) familiale du marquis de Ferron de La Ferronnays établie en sucrerie dans la plaine du Cul-de-Sac, à laquelle était venue s’ajouter celle de son épouse créole, Marie-Elisabeth-Thimotée Bineau, demoiselle, héritière richement dotée et propriétaire d’une autre sucrerie à la Grande-Rivière de Léogane. Paul Cheney, avait eu la délicatesse de nous dédicacer à parution son ouvrage qui, tout en s’inscrivant dans une dimension économique et sociale plus largement convoquée, n’est pas sans rappeler, ne serait-ce que par sa proche localisation dans la plaine du Cul-de-Sac et les aspects humains du quotidien familial admirablement rendus, celui issu de ma première thèse à l’Université de Poitiers sous la direction de Jean Tarrade, Au Temps des Isles à Sucre (Ed. Karthala, 1987), préfacé par Jean Fouchard, qui est une histoire de l’habitation Fleuriau des origines à nos jours.

L’objet des recherches actuelles à Bordeaux de notre collègue américain est la préparation d’un ouvrage consacré à notre regretté maître Gabriel Debien, disparu en 1990 après avoir promu et consacré au premier rang dès les années 50 dans le champ de l’histoire que l’on qualifiait alors simplement de « coloniale », l’étude de ce qu’il appelait les « papiers de famille », autrement dit les archives privées dont la plus grande partie n’est pas déposée dans les archives publiques et doit faire l’objet de longues et délicates recherches avant exhumation. Paul Cheney a pu travailler ainsi aux archives départementales de la Gironde où nous avions fait déposer, avec l’association Généalogie et Histoire de la Caraïbe, la partie manuscrite du fonds Debien, comprenant notamment les correspondances de son réseau de compagnons de route et disciples, Jean Fouchard, Pierre Pluchon, Marcel Chatillon, Bernard Foubert, David Geggus, Jacques Petitjean Roget… et l’auteur de ces lignes.

C’est d’ailleurs en cette qualité que notre collègue américain avait pris l’initiative de me contacter pour une rencontre qui lui permettrait de recueillir le témoignage in vivo de l’un des derniers acteurs représentatif de la mouvance (plutôt qu’école) Debien. La rencontre se traduisit d’abord par un échange en partie enregistré dans un premier temps le Mardi 7 permettant de recadrer le contexte général en France et Haïti et par une réception à déjeuner plus informelle à l’issue de laquelle notre collègue repartit avec un exemplaire dédicacé de l’édition originale de mon propre ouvrage sur l’habitation Fleuriau.

Rappelons pour mémoire, car cela devient apparemment nécessaire pour éviter certaines dérives de l’oublieuse mémoire contemporaine, que Gabriel Debien et ses disciples avaient entrepris – bien avant les revendications actuelles de primeur sur certains sujets qu’avancent les partisans d’une déconstruction de l’histoire pour un hypothétique éveil – de centrer bon nombre de leurs recherches à travers le papiers de famille, lorsqu’ils sont aussi les papiers de plantations des anciens colons, sur le sort réservé aux esclaves et aux Libres de couleur. On n’en prendra pour preuve que l’énorme travail et nouveauté que représente la synthèse longtemps attendue de Gabriel Debien Les esclaves aux Antilles françaises, publiée à Fort-de-France et Pointe-à-Pitre par les sociétés savantes locales et inépuisable mine d’informations trop peu connue aujourd’hui. Il m’avait paru nécessaire de présenter aux jeunes générations de doctorants cette contribution magistrale à l’heure de la fondation du réseau thématique prioritaire (RTP Esclavages) du CNRS à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, qui devait devenir le CIRESC (Centre international de Recherche sur les Esclavages, aujourd’hui augmenté d’un supplément « post-colonial »). Ce texte a été publié sous le titre « Les sources de l’histoire des esclaves aux Antilles : Gabriel Debien et les plantations de Saint-Domingue », p. 277-300 dans l’ouvrage inaugural Les Traites et les Esclavages, paru en 2006 chez Karthala, l’éditeur de mes Isles à Sucre que j’avais conseillé.

Peu de jours après, le Samedi 11 décembre, 17h-18h, le Professeur Mickaël Kwass, de la Johns Hopkins University de Baltimore, m’interrogeait en visio-conférence sur les résistances haïtiennes à l’Indemnité de Saint-Domingue. A partir d’un passage de L’Eldorado des Aquitains dans lequel j’évoque les difficultés rencontrées face à une foule hostile par le capitaine de vaisseau de 2e classe Forsans (Landais, parent des Saint-Martin-Lacaze, Dupoy, Magnes…) pour embarquer des sacs de pièces représentant un complément d’un million de gourdes sur la première tranche des cinq paiements prévus payés par un premier emprunt sur une banque parisienne. C’est l’origine de la double dette.

Cet échange faisait écho à l’interview sur la même thématique de l’Indemnité de Saint-Domingue et la double dette haïtienne accordé le Lundi 29 novembre 2021 au New York Times auprès de M. Constant Méheut, journaliste attaché au bureau de Paris, à la suite des contacts pris antérieurement avec la journaliste Catherine Porter, Responsable du bureau national canadien du NYT à Toronto. Je reviendrai sur ce sujet dans ce blog prochainement.

Le 17 septembre dernier, la rédaction de la prestigieuse revue à audience internationale des Annales, Histoire, Sciences sociales, la revue francophone la plus diffusée dans le monde, publiée par les Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) et fondée en 1929 par Marc Bloch et Lucien Febvre, m’annonçait par ailleurs la parution à venir dans un prochain numéro de ma recension de l’ouvrage Wealth and Disaster. Atlantic Migrations from a Pyrenean Town in the Eighteenh and Nineteenth Centuries de notre ami le professeur Pierre Force, doyen de Humanités de la non moins prestigieuse Université Columbia à New York, l’une des huit de l’Ivy League, élite des universités américaines, pépinière de prix Nobel. Une version en langue espagnole paraîtra également sous peu dans le second numéro de la Revue d’Histoire Haïtienne publiée par le Cidihca à Montréal (Canada). A noter dans le premier numéro de cette revue internationale francophone et quadrilingue (avec créole, anglais et espagnol), mon étude sur « Les Secours aux réfugiés de Saint-Domingue à Bordeaux : à la recherche de l’homme de couleur invisible », p. 409-434.

Vers la même époque, mon ami de longue date et ancien compagnon de route de Gabriel Debien, le professeur émérite David Geggus, de l’Université de Floride à Gainesville, m’envoyait sa dernière publication, avec la collaboration de Robert Little, professeur émérite du Trinity College de Dublin, le Voyage de France à Saint-Domingue. Transcription d’un manuscrit inédit (L’Harmattan, Coll. Autrement Mêmes, janvier 2021), œuvre d’un auteur anonyme pour laquelle j’avais été sollicité afin de fournir un cliché de mon fonds photographique reproduit en couverture représentant une Vue perspective de l’habitation Chatard, Plaisance, le 6 avril 1789, par Pieraux Sarin, provenant de la collection disparue du Dr Ferdinand Chatard. Cette vue d’une cafèterie domingoise était tout indiquée pour ouvrir un témoignage dont l’intérêt premier, en dehors des aspects classiques liés à l’histoire de l’émigration et de l’installation aux Îles ainsi que des derniers moments de la colonie ruinée par la Révolution, réside surtout dans la description d’ensemble du système des grandes habitations, sucrerie, indigoteries, cotonneraies, cacaoyères, et surtout ces caféteries semblables à celle où le nouvel arrivant découvre les mœurs et usages des habitants (propriétaires) blancs ou de couleur. C’est en quelque sorte la relation d’une expérience initiatique qui tout en faisant quelque peu fonction de manuel pratique et guide colonial pour l’habitant (à la manière de Ducœurjoly, et plus spécialement pour les caféiers) n’est pas sans rappeler le Voyage d’Outre-Mer et infortunes les plus accablantes de la vie de M. Joinville Gauban que j’avais réédité en 2011 (Ed. La Girandole)

Je ne m’attarderai pas pour finir, sur l’activité de routine que j’évoquerai rapidement. Au même moment, Christian Lamendin, archéologue en Guyane, m’interrogeait sur des photos de vestiges dont il souhaitait confirmer qu’il s’agissait bien de moulins d’une caféière, à savoir les trois types de moulins présents habituellement sur ces installations : moulins à piler, à grager et à vanner, le premier type étant le plus souvent le seul conservé et reconnaissable par la subsistance de la gorge circulaire en pierre dans laquelle circulait la lourde meule verticale actionnée.

Tout cela s’accompagnant de l’habituelle routine des questions / réponses autour notamment des filiations béarnaises à Cuba (avec en particulier l’été dernier une réception à Capbreton de descendants des Casamajor et Magendie), d’échanges avec un descendant des Lestapis, Daudinot, Formalaguès, nous entraînant jusqu’à La Nouvelle-Orléans, avec la perspective d’un colloque à venir en Louisiane (communication en préparation), les habituels échanges avec le Québec, notamment pour la recherche d’une photo de Gabriel Debien envoyée pour publication dans une notice biographique à paraître dans la RHH) et, surtout, le renvoi de ma communication définitive corrigée sur Polvérel et le droit à la terre en Navarre et Haïti pour publication dans les actes du grand et inoubliable colloque sur Haïti qui s’était tenu en visio-conférence à Grenoble.

Pour finir par une note dérisoire, aussi triste qu’ironique : il faut savoir que c’est par le Canada que j’ai été informé tout récemment d’une conférence à venir au Musée du Nouveau Monde de La Rochelle sur Aimé-Benjamin Fleuriau, l’homme que j’avais tout bonnement ressuscité dans ma thèse avant d’ouvrir en 1983 les portes de son hôtel particulier devenu musée au public en compagnie des regrettés Michel Crépeau et Alain Parent. Comme pour l‘érection de la statue de Toussaint Louverture par Ousmane Sow dans la cour d’entrée de l’hôtel Fleuriau, une invitation n’aurait pas manqué de me réjouir mais est-il bien raisonnable d’y penser en ces temps de déconstruction accélérée de notre histoire et patrimoine…

 

 

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