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L'Habitation Desglaireaux


Le document présenté  ci-dessous, a été spécialement conçu et élaboré pour le Groupe Jean Vorbe, à sa demande,  par le chercheur français, Jacques de Cauna, docteur en histoire et professeur à l’Université de Bordeaux, auteur de nombreux ouvrages et articles scientifiques.

C’est la première fois que nous publions, dans cette rubrique, un texte sur une page de notre histoire, remontant à la période saint-dominguoise.  En fait, la requête adressée à l’historien n’avait pas comme finalité les colonnes virtuelles de GJV Info. Elle visait surtout le menu du site internet de la société d’Exploitation Desglaireaux (EXDESA). Mais la place faite dans ce numéro à cette société du Groupe Jean Vorbe (voir DANS LES ENTREPRISES) nous a donné l’idée de partager cette production avec nos lecteurs.

Nous sommes sûrs que cette page d’histoire à la fois riche et instructive, faisant un survol de plus de 300 ans d’histoire, à travers une habitation familiale qui connut divers propriétaires, entre autres, un roi d’Haïti, illuminera bien des regards.

Lisez ce texte et cinéphiles ou pas, vous verrez que l’envie de produire un film sur cette habitation et ses différents occupants vous visitera pendant plusieurs jours et même plus !

Professeur Jacques de Cauna
Chaire d’Haïti CIRESC à Bordeaux

L’une des 32 sucreries de la paroisse Saint-Louis du Morin, ou Quartier-Morin, réputée donner le plus beau sucre de la plaine du Cap et par conséquent de tout Saint-Domingue, cette habitation tient son nom de son ancien propriétaire colonial, issu d’une famille originaire d’Angers. Elle appartenait, à la veille de la Révolution, à Jeanne Ribaut de Lisle, veuve en premières noces de Charles-Robert Bardet Desglaireaux (créole né vers 1707, à Saint-Pierre de la Martinique et décédé le 13 octobre 1747, à Saint-Louis du Morin, à l'âge de 40 ans, fils de Charles-Henry, enseigne des vaisseaux du Roi, et de Catherine de Courpon), et en secondes noces de Raoul-René Petit de La Pichonnière, baron de Blaison (Indemnité, I).

Née à la Petite-Anse le 18 juillet 1718, Jeanne était fille de Jacques Ribault de Lisle, doyen du Conseil Supérieur du Cap-Français, et de Magdelaine Le Long, petite-nièce de Pierre Le Long, flibustier fondateur du Cap. C'est elle,  cette « Madame Desglaireaux » qu'évoque à plusieurs reprises Moreau de Saint-Méry, et notamment pour la vente qu'elle fit de l’eau de la rivière du Mapou à plusieurs habitants de la paroisse de la Petite-Anse en 1751 (Moreau, I, 281, 293). Leur fils, Charles Henry Jacques Bardet, dit Desglaireaux, né au Cap-Français le 5 janvier 1738, lieutenant de vaisseau, chevalier de Saint-Louis, qui avait épousé à Brest le 14 décembre 1781 Marie Henriette Françoise Boscals de Réals, fut condamné à mort par le tribunal criminel du département et guillotiné à Angers en l’an II (1794) comme ex-noble et contre-révolutionnaire pour avoir accueilli l’insurrection des Vendéens avec la cocarde blanche. Leur fille, Marie Germaine Philippe, née à Angers en 1736, y épousa en 1755 Pierre François Gabriel de Villebois-Mareuil, maréchal de camp, gouverneur de la Guyane.

L’habitation Desglaireaux confrontait au XVIIIe siècle aux sucreries de Bonnay-Craon (au Nord), Mazères (à l’Ouest) Robineau (au Sud) et Carré, ainsi qu’à la rivière du Mapou (à l’Est). Moreau de Saint-Méry cite encore l’habitation Desglaireaux pour l'exemple de résistance à l'esclavage qu'y donna « le nègre Jean-Baptiste » en s'amputant de la main droite au quatrième coup de machette, après s'être entraîné pendant plusieurs mois sur une pièce de bois qu'il avait façonnée à l'image de son bras (Moreau,  I, 78).

Affermée après la Révolution le 9 Prairial an V (28 mai 1797) à la société formée par les citoyens Baubert, Gignoux et Compagnie pour 70 000 Francs, elle ne produisait plus que 15 359 livres de sucre annuels au lieu des 500 milliers dont elle était susceptible auparavant.

A l'époque du Royaume du Nord, le roi Christophe en avait fait l'un des « châteaux » de la dotation de la Reine, sous le nom de La Conquête (Madiou). Monsieur le baron de Lucas, qui portait pour devise : Je brave les dangers, en était le gouverneur (Almanach Royal, 1817).

Le consul anglais Mackensie, qui la visita vers 1827, l'appelle à tort « Duclaireau » (Mackensie, I, 193) et les cartes actuelles « Ducléro » ou « Dugléro », mais le véritable nom est bien Desglaireaux. Elle appartenait à la fin du XIXe siècle à la famille Bottex, descendant de ce général mulâtre, le baron Raimond de Bottex, aide-de-camp du Roi et commandant de l’Armée du Nord, dont la devise était Infatigable et qui fut un des derniers fidèles d’Henry Ier Christophe, lors de la rébellion qui causa son suicide en octobre 1820. Bottex était venu prévenir le roi de la défection de ses derniers soldats de la Garde Royale et de la garnison de la citadelle qui n'étaient sortis que pour se joindre aux troupes rebelles de Richard (Schœlcher, II, 154). Le général Narcéus Bottex, fils du précédent, gouverneur de la Grande-Rivière du Nord, sénateur et conseiller au Département de l'Intérieur lors de la révolte de 1889 contre le président Légitime, fut inhumé sur l'habitation, près de la Grand-case sous un mombin prunier, après son décès le 22 mai 1892 (Rouzier, IV, 64).

L’habitation appartenait encore récemment dans les années 1980 à M. Lucchesi d’origine corse, qui vivait dans la sucrerie aménagée en maison d'habitation. Le bâtiment de la sucrerie proprement dite, de facture classique très représentative, a été conservé en bon état, avec sa galerie de chargement des fours à l'arrière et d'intéressants détails de travail de la pierre à l'intérieur et à l'extérieur (corniches) ainsi que sa grande cheminée, au fond, près d'un puits d’époque. En entrant dans la cour, sur la gauche, en face de la sucrerie, se trouvait une purgerie, qui a entièrement disparu. Sur la droite, un moulin à bêtes bien conservé avec son dépôt à cannes attenant et une allée qui mène à l'ancienne grand-case, en passant par un long abreuvoir (sur la gauche) pour les bêtes. Il ne reste de la grand-case d'origine que des traces de fondations. A proximité se trouve la tombe du général Bottex avec dates et armoiries (1892).


Jacques de Cauna
Chaire d’Haïti CIRESC à Bordeaux

 

Ci-dessous quelques photos des vestiges de l'Habitation Desglaireaux

 

Allée Principale

   Sucrerie, cheminée et puits

Galerie des fourneaux

Pressoir à Cannes

Tombe du général Bottex


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