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La prétendue découverte de la Santa-Maria de Christophe Colomb 

Un chercheur (de trésors !) américain, rebaptisé « explorateur sous-marin », voire « archéologue » par des médias complaisants, prétend avoir retrouvé les restes du navire amiral de Colomb à quelques lieues du rivage d’Haïti, par dix pieds de fond (3 mètres), au nord du village de Bord-de-Mer de Limonade et à une lieue et demie (6 kilomètres) du site présumé du fort de la Nativité érigé par Colomb en 1492 avec les débris de la Santa Maria

Ces restes seraient enfouis dans un « champ de pierres de 40 pieds sur 20 » (12 x 6 mètres, dimensions très inférieures à celles de la Santa Maria) constitué par l’ancien « ballast » du navire « naufragé » reposant sur une « fond sableux »[1]. Parmi eux, un « canon lombard », dont il ne reste qu’une « évidence photographique » datant de 2003, époque à laquelle il avait été mal identifié, et  disparu (volé) depuis. Cette « extraordinaire découverte historique », « événement archéologique majeur », serait le fruit d’un « regard neuf » - il est même question d’une soudaine illumination nocturne – posé sur ses recherches antérieures et menant à de « nouvelles conclusions ».

Quelques raisons majeures s’opposent, à l’évidence, à l’acceptation de ces assertions :

- L’évolution du trait de côte dans cette zone depuis le 15e siècle. En raison de la présence de mangrove, il a avancé depuis cette époque et non reculé, autrement dit, la terre a gagné sur la mer, et non l’inverse. Ce qui explique la découverte au 18e siècle de l’ancre de la Santa Maria relativement loin à l’intérieur des terres (900 toises de la mer), dans une terre de rapport et à plus d’un mètre de profondeur (4 pieds), sur l’habitation, attestée par Moreau de Saint-Méry (I, 195-196) que l’auteur ignore autant que la conservation de cette ancre  de plus de deux mètres de long (9 pieds 2 pouces) au Musée du Panthéon national haïtien.  

- La direction Est-Ouest des courants, attestée par Herrera, qui va absolument à l’encontre de la dérive qu’il imagine (et représente sur sa cartographie manuelle) dans la passe de Limonade. Il donne un courant Ouest-Est, absolument impossible. Moreau de Saint-Méry dit très clairement que la caravelle a été « entrainée par les courants dans la nuit à une demi-lieue (marine) sous le vent (dans l’Ouest) de l’autre caravelle, c’est-à-dire de Caracol vers Limonade » et « avait péri à une lieue et demie (6 km) de la  résidence de ce cacique Guacanagaric » en venant de l’Est. Et non l’inverse.

- Enfin, les éléments historiques fournis par le Journal de bord de Colomb qui dit clairement que le vaisseau s’est échoué (et n’a donc pas sombré) et, surtout, qu’il a été démantelé et entièrement vidé de  sa cargaison pour établir le fort de la Nativité, clairement situé par Moreau de Saint-Méry qui dit qu’on en a trouvé les ruines à une lieue (4 km) de l’embouchure du Fossé de Limonade sur l’habitation Montholon. Pourquoi alors y aurait-on laissé un canon, si utile pour un fort ?  

Sur le fond, aucun objet probant n’étant présenté, rien ne prouve, par ailleurs, que cette photo de canon, ou celle de l’amas pierreux, proviennent du site indiqué. Ni que l’emplacement du village indien de Guacanagaric ait été clairement localisé, ni que le site de la Nativité ait pu vraiment être retrouvé en 2003 (le fort était en bois) et n’ait pas été confondu avec celui de l’ancienne ville espagnole abandonnée de Puerto-Réal, envasée dans les mêmes parages et connue depuis les années 1980.  

Tout semble indiquer, en revanche, dans la manière de procéder, que l’on se trouve en présence d’une opération de recherche de financements et d’obtention d’autorisations légales du gouvernement d’Haïti : pourquoi communiquer à la presse et non dans une revue scientifique ou par une demande officielle ? Et que dire du battage médiatique orchestré avec le soutien d’une chaine de télévision américaine ? Si navire naufragé il y a, il peut s’agir de n’importe quel autre bâtiment et l’explorer en toute tranquillité permettra toujours aux intéressés d’en ramener quelque chose…

                                                                        Jacques de Cauna, docteur d’Etat (Sorbonne)

                                                                          Chaire d’Haïti à Bordeaux Ciresc Cnrs/Ehess


[1] Les termes entre guillemets sont des traductions aussi littérales que possible des affirmations de l’auteur de la prétendue découverte.

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