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4 août 2021 3 04 /08 /août /2021 18:02
La Pédale Stade Tarusate en 1920. Septième à gauche debout, le deuxième ligne Henri-Georges de Cauna

La Pédale Stade Tarusate en 1920. Septième à gauche debout, le deuxième ligne Henri-Georges de Cauna

Un moteur identitaire local en péril. Grandeur et décadence du rugby.
Un moteur identitaire local en péril. Grandeur et décadence du rugby.

Un moteur identitaire local en péril

Est-il besoin de justifier la présence du rugby dans ce blog d’historien de l’Aquitaine et de ses expansions culturelles, notamment transatlantiques, du marché captif britannique du port bordelais aux aventures antillaises, américaines et africaines ? Qui oserait imaginer le Sud-Ouest sans rugby ? Et le rugby sans Anglais ? Ce n’est pas de folklore qu’il s’agit ici mais bien, au-delà des rituels, des troisièmes mi-temps et de leurs agapes festives, d’un élément majeur inscrit dans la profondeur historique du patrimoine identitaire aquitain, et plus particulièrement en Gascogne et Béarn.

C’est de là que nous vient aussi l’auteur de cet Essai sur le rugby (en coin – précise-t-il, les plus beaux !), notre ami d’adolescence paloise Pierre Rivera, dont personne ne songerait sérieusement à contester la capacité à traiter le sujet, tant son passé de joueur de haut niveau que de dirigeant de la mythique Section Paloise justifient son intervention. Il fut tout de même, rappelons-le, sa proverbiale modestie – ou prudence béarnaise ? – dût-elle en souffrir, ce trois quart-centre junior qui qui fut surclassé en équipe première à la grande époque en 1966, deux ans seulement après le titre de champion de France d’une Section Paloise à son apogée sous la conduite de Moncla. Avant de devenir l’un de ses dirigeants, trésorier tout désigné par sa qualité professionnelle d’expert-comptable successeur de son père au grand cabinet familial de la place Gramont.

Il lui revenait au premier chef d’exprimer clairement sinon définitivement les questions que nous sommes nombreux aujourd’hui à nous poser, tant ceux qui, sans être devenus de grands spécialistes, ont eu la chance de partager quelque passes vrillées, plaquages ou raffuts avec lui, que ceux qui forment ce qu’il est convenu d’appeler le grand public. Une nécessité vitale, sinon un devoir de mémoire, voire une catharsis qu’il définit lui-même très pertinemment :

« J’assume mon besoin de discuter sans disputer et voulais surtout dire commet le rugby, né d’un jeu éducatif élitiste, est devenu un sport professionnel et médiatique à l’image de notre société néo-libérale d’aujourd’hui, et comment on peut légitimement s’interroger sur le délitement de ses valeurs et sur l’éthique de son devenir ».

Cela passe ainsi d’abord par un indispensable rappel historique qui part du paradoxe apparent de l’importation originelle des territoires britanniques vers le lointain Sud profond de la France, avec son accent, son sens de la formule et son exubérance, pour s’ouvrir aux extensions actuelles prometteuses vers ces nouveaux produits que sont le rugby à sept et le rugby féminin sans oublier le rappel de ces variantes ancestrales des belliqueuses joutes villageoises de la soule ou, moins connues mais plus policées, de la barrette aquitaine « à toucher », ni la première et ancienne professionnalisation du jeu à 13.

Au-delà des tentatives de compréhension, à ne pas négliger, de l’impact culturel, voire génique (ah, nos ancêtres anglaises inconnues…!), sur les mentalités, us et coutumes locales, des trois siècles de l’Aquitaine Plantagenêt qui ne fut pas une occupation mais une fusion, aussi bien que de celui des rigueurs ascétiques du protestantisme béarnais, ou de l’éclat du brillant et aristocratique XIXe siècle anglais de Pau, on apprécie particulièrement le cadrage sur l’essence, l’âme de ce sport, les véritables piliers « fondamentaux » orchestrés autour de l’éducation aux valeurs collectives de dévouement, de résistance, d’engagement, de sacrifice et surtout de respect (des décisions arbitrales pour commencer). Tout est dit et bien dit !... avec un seul petit regret toutefois (en coin, pour respecter l’humour à l’anglaise cher à l’auteur) : comment ces Coquelicots du Lycée Louis-Barthou ont-ils pu avoir accès, eux, à la grâce d’une citation au détriment des vaillantes Eglantines du Lycée Saint-Cricq de nos jeunes années, finalistes gagnantes interscolaire sur la pelouse mythique de la Croix-du-Prince au début des années 60 avec réception inoubliable à la suite par tous les grands noms de l’époque au siège de la Section, Café Champagne, Place Royale ? Souvenirs... souvenirs...

C’est dans un second temps, moins chargé de références de terrain et forcément plus théorique dans ses tenants et aboutissants, l’observation d’une évolution qui nous interpelle tous et que résume le sous-titre Une trahison programmée ? dont la formulation apparemment impitoyable s’avère à l’analyse fortement justifiée par le basculement vers la professionnalisation à la suite de la renonciation en 1995 de l’International Rugby Board, sous la présidence du français Lapasset et la pression des fédérations de l’hémisphère Sud, à l’obligation initiale d’amateurisme. Tout change alors très vite : la prééminence du physique, la plus immédiatement visible dans les gabarits des actuels pratiquants, impose rapidement ses pré-requis poste par poste, la force et la vitesse se substituent à l’improvisation, à l’intuition. Le principe de la percussion prend le dessus sur celui de l’évitement, du contre-pied. L’hyper-spécialisation, confortée par le développement programmé de la technique individuelle assistée par les excès de l’analyse statistique des besoins physiques matériels du rendement collectif conduisent tout naturellement à la promotion non plus de « joueurs » mais de producteurs robotisés de gains immédiats que le média télévisé, surtout, s’empresse de promouvoir et noter sur ses propres critères avec cette invention récurrente de la désignation de « l’homme du match » qui est un comble si l’on se réfère à l’esprit initial du jeu.

Comment s’étonner encore aujourd’hui des difficultés ou de la disparition progressive du Top 14 d’équipes locales ayant eu leur heure de gloire comme Lourdes, Dax, Agen, Mont-de-Marsan, Pau, Bayonne, Biarritz…, adeptes reconnues du beau jeu, remplacées par une majorité d’équipes de grandes villes de plus de 300 000 habitants (deux clubs pour la capitale, le CA Béglais fondu dans l’Union Bordeaux-Bègles, l’irruption du nouveau Lyon…), ou à forts budgets souvent élargis aux régions et à grand renfort de recrutements étrangers. Violence, vulgarité, voyeurisme marquent trop souvent ce basculement des « fondamentaux » en accord avec le monde néo-libéral du tout économique qui nous régit aujourd’hui. Comment dans un tel contexte pour finir – question qu’il faut bien poser pour l’avenir, sans tomber dans l’uchronie nostalgique, précise l’auteur – préserver l’habitus cher à notre Bourdieu contre l’hubris du développement à tout prix, les valeurs de droiture, de dépassement, de solidarité, en un mot la noblesse du rugby que nous aimons face à la manipulation et médiocrisation de l’instant ?

Pour rester dans la touche humoristique de l’auteur, ne nous étendons pas davantage sur le sujet, même s’il est beau et que nous nous y trouvons bien… Lisez plutôt si vous voulez savoir !

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